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L'histoire du wax : de Java au Ghana, itinéraire d'un tissu

il y a 10 heures
7 min de lecture

Sommaire

  • Le batik javanais, le point de départ

  • Haarlem, Helmond, et la machine à imiter

  • Le refus de Java

  • Le détour par la Côte-de-l'Or

  • Le récit des soldats : ce qu'on sait, ce qu'on suppose

  • La craquelure, défaut devenu signature

  • Les Nana Benz, ou qui a vraiment fait le wax

  • Aujourd'hui : quatre marques, un groupe, et la concurrence asiatique

  • Questions fréquentes

Le wax n'est pas un tissu traditionnel africain. C'est une imitation industrielle européenne d'un textile asiatique, refusée par le marché qu'elle visait, sauvée par un marché qu'elle n'avait pas prévu, puis entièrement adoptée, renommée et chargée de sens par les femmes ouest-africaines.

Cette histoire est plus intéressante que la version lisse qu'on raconte d'habitude. La voici, avec ce qui est établi et ce qui ne l'est pas.

Le batik javanais, le point de départ

Le batik est une technique de teinture par réserve. On dépose de la cire chaude sur le coton, la cire protège les zones couvertes du bain de teinture, puis on la retire, et on recommence pour chaque couleur. À Java, deux outils : le stylet à réservoir, qui donne un batik entièrement dessiné à la main, et le tampon de cuivre, plus rapide, qui a permis une première semi-industrialisation.

L'ancienneté exacte de la technique à Java est débattue par les historiens, et nous ne trancherons pas ici. Ce qui est certain, c'est qu'au XIXe siècle le batik est un textile de cycle de vie : des motifs précis accompagnent la grossesse, le mariage, le deuil. Un motif y porte un nom et un sens.

Retenez ce dernier point : la codification symbolique des motifs existait déjà en Indonésie. Le système de noms qui se mettra en place plus tard sur les marchés ouest-africains n'en découle pas, mais la coïncidence est frappante. Le batik indonésien est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'humanité depuis le 2 octobre 2009.

Gros plan sur la trame d'une étoffe tissée.

Haarlem, Helmond, et la machine à imiter

Java est alors colonie néerlandaise. Le batik s'y vend très bien, il est fait à la main, donc lent et cher. Des industriels européens y voient une occasion : reproduire l'effet à la machine, et revendre le produit à Java, moins cher que l'original.

Deux maisons néerlandaises portent cette histoire. Pieter Fentener van Vlissingen rachète une fabrique d'impression textile à Helmond en 1846 : c'est la maison qui deviendra Vlisco, nom pris en 1927. Jean-Baptiste Théodore Prévinaire, lui, installe son entreprise cotonnière à Haarlem en 1835 et met au point, au milieu des années 1850, une machine qu'il baptise « La Javanaise ».

Le principe de cette machine explique tout le reste : au lieu de cire, elle applique une couche de résine sur le coton. En séchant, la résine craquèle. La teinture s'infiltre dans les fissures et laisse de fines veinures irrégulières. Le procédé est resté secret jusqu'en 1910.

L'autre invention décisive est l'impression par rouleaux de cuivre sur les deux faces à la fois, en registre exact. C'est elle qui donne au wax sa propriété la plus reconnaissable : le motif traverse le tissu et se lit des deux côtés. Aujourd'hui encore, c'est le test qui distingue un vrai wax d'un simple imprimé.

Le refus de Java

L'opération échoue, et pour trois raisons qui se cumulent.

D'abord, les Javanais jugent le tissu européen inférieur au leur, et les craquelures sont vues pour ce qu'elles sont à leurs yeux : un défaut de fabrication. Ensuite, les ateliers locaux ripostent en généralisant le tampon de cuivre, ce qui les rend à nouveau compétitifs sur les prix. Enfin, le contexte économique se retourne, avec la fin en 1872 des tarifs préférentiels dont bénéficiaient les produits néerlandais, puis la grande dépression de 1873.

Les fabricants se retrouvent donc avec des machines, des stocks, et pas de marché.

Le détour par la Côte-de-l'Or

En 1876, Vlisco décide d'exporter ses imitations de batik vers l'Afrique de l'Ouest et confie la distribution à une maison de commerce installée sur place. La maison de Haarlem passe, elle, par un agent écossais, Ebenezer Brown Fleming, qui fonde son négoce à Glasgow en 1895 et dépose des marques sur les dessins.

Ça prend. En 1913, le tissu est vendu dans une trentaine de comptoirs le long de la Côte-de-l'Or. La collection d'échantillons constituée par Brown Fleming entre 1895 et 1912 reste aujourd'hui l'une des principales sources sur les dessins de cette période.

Une question reste entière, et elle est fascinante : pourquoi ça a marché là et pas ailleurs ? La réponse la plus souvent donnée nous amène au point suivant.

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Le récit des soldats : ce qu'on sait, ce qu'on suppose

Le récit est connu : des soldats ouest-africains enrôlés dans l'armée coloniale néerlandaise auraient rapporté des batiks de Java, créant le goût qui a ensuite fait le marché. Faisons la part des choses.

Les faits militaires sont solidement établis. Entre 1831 et 1872, environ trois mille hommes sont recrutés à Elmina, sur la Côte-de-l'Or néerlandaise, pour servir aux Indes néerlandaises. En novembre 1836, une mission part d'Elmina vers Kumasi et obtient l'année suivante du roi ashanti un accord portant sur un millier d'hommes par an contre des armes. Le dernier navire de recrues part le 20 avril 1872. Ceux qui restent à Java forment une communauté durable, connue sous le nom de Belanda Hitam.

Le lien avec le tissu, en revanche, n'est pas démontré. Un mémoire d'histoire consacré à l'introduction du wax sur la Côte-de-l'Or pose la question explicitement, au conditionnel, et se demande s'il ne s'agit pas d'un mythe. Les archives de la maison de Haarlem ont disparu ; il ne reste qu'un livre d'échantillons. Aucune source primaire ne prouve que des soldats aient rapporté des batiks ni que cela ait créé un marché.

Nous le racontons donc pour ce qu'il est : une hypothèse plausible, jamais vérifiée, devenue récit d'origine. C'est plus honnête, et ça n'enlève rien à l'histoire.

La craquelure, défaut devenu signature

C'est le point le plus éclairant de toute cette histoire, et il tient en une phrase : la même irrégularité a été lue comme un rebut à Java et comme une preuve d'unicité en Afrique de l'Ouest.

Techniquement, la craquelure vient de la résine retirée partiellement, qui se rassemble et se fissure, si bien que la couleur suivante pénètre de façon irrégulière. Aucun coupon n'est donc identique à un autre. Ce n'est pas un effet ajouté par les fabricants : c'est une propriété du procédé, qu'ils ont d'abord cherché à éliminer.

Ce n'est donc pas une histoire de défaut assumé. C'est une histoire de valeur : ce qui compte comme qualité dépend entièrement de qui regarde.

Les Nana Benz, ou qui a vraiment fait le wax

Au Grand Marché de Lomé, au Togo, une cinquantaine de commerçantes détiennent à partir des années 1960 les exclusivités de distribution du wax hollandais pour l'Afrique de l'Ouest. On les appelle les Nana Benz, de « na », la mère en langue gen, et de la marque des voitures qu'elles conduisaient. Leur apogée se situe dans les années 1970.

Leur rôle va bien au-delà du négoce. Elles connaissaient le goût de la clientèle, et elles influençaient le choix des dessins et leurs noms. Un motif connu porte le nom d'une d'entre elles, à qui l'exclusivité avait été concédée. Autrement dit, le produit sortait d'usine sans identité, et c'est sur ces marchés qu'il en recevait une.

Leur déclin est documenté et rapide. Le chiffre d'affaires du fabricant néerlandais chute de plus de 30 % dans les cinq premières années des années 2000 sous l'effet de la concurrence asiatique. Une nouvelle génération de commerçantes, les Nanettes, s'approvisionne directement en Chine. En 2019, 90 % des importations de ce type de textile au port de Lomé venaient de Chine. Le fabricant, de son côté, se repositionne en marque de luxe et ouvre ses propres boutiques, ce qui déclasse les Nana Benz dans la chaîne.

Un mot de prudence : vous lirez que le commerce du pagne représentait tel pourcentage du produit intérieur du Togo. Ces chiffres circulent beaucoup et ne sont sourcés nulle part. Ce qui est documenté, c'est qu'il était considéré, dans les années 1970, comme aussi important pour le pays que l'industrie du phosphate.

Rouleaux de tissus imprimés dans un magasin de textile.

Aujourd'hui : quatre marques, un groupe, et la concurrence asiatique

Un fait structurant, souvent ignoré : plusieurs des grandes marques perçues comme africaines appartiennent au même groupe néerlandais. La marque ghanéenne a été lancée en janvier 1966 sous la présidence de Kwame Nkrumah ; la marque ivoirienne a été créée en 1967 et a démarré sa production en janvier 1970.

Autre point utile à l'achat : appartenir à ce groupe ne garantit pas le procédé à la réserve. L'une de ces marques est passée à l'impression rotative, c'est-à-dire à une impression sur une seule face. Seul le tissu, retourné, dit la vérité.

Côté fabrication, l'ordre de grandeur donne la mesure de l'écart de prix : un wax hollandais demande vingt-sept traitements successifs et environ deux semaines de production. L'impression manuelle a été abandonnée en 1993, et les archives de dessins de la maison se comptent en centaines de milliers.

Face à cela, les imprimés asiatiques coûtent trois à cinq fois moins cher. Les chercheurs qui ont travaillé sur ces marchés parlent de « vrais faux » : les acheteuses savent très bien ce qu'elles achètent. Certaines de ces marques asiatiques sont d'ailleurs elles-mêmes contrefaites, ce qui rend la frontière entre vrai et faux à peu près inopérante.

Questions fréquentes

Le wax est-il un tissu africain ?

Par son origine industrielle, non : c'est une invention européenne imitant un textile asiatique. Par son usage, ses noms, ses codes sociaux et une grande partie de sa production actuelle, oui, sans discussion. Les deux affirmations sont vraies en même temps, et c'est ce qui rend son histoire intéressante.

Pourquoi dit-on aussi « ankara » ?

C'est le nom le plus employé au Nigeria et dans le monde anglophone pour désigner le même tissu. Son étymologie est incertaine : plusieurs explications circulent, aucune n'est solidement établie. Prudence donc avec les articles qui l'affirment sans nuance.

Faut-il préférer un wax produit en Afrique ?

Si vous voulez que votre achat soutienne une industrie textile africaine, oui : les usines ghanéennes et ivoiriennes emploient des milliers de personnes et travaillent à s'approvisionner en coton africain. Le rapport qualité prix y est excellent. Le wax hollandais reste un produit haut de gamme, avec la finesse de coton et la profondeur de couleur qui vont avec, et un prix trois fois supérieur.

Pour reconnaître les grandes familles de tissus africains, lisez notre guide wax, kente, bogolan, bazin.

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