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Le langage des motifs wax : ce que disent vraiment les imprimés

il y a 12 heures
6 min de lecture

Sommaire

  • Un motif sort d'usine sans nom

  • Le marché nomme, les femmes valident

  • Pourquoi il n'existe aucun dictionnaire universel

  • Les motifs documentés, et leur sens

  • Le pagne comme parole détournée

  • Le deuil, le mariage et l'aso ebi

  • Ce dont il faut se méfier

  • Questions fréquentes

« Chaque motif wax a une signification. » La phrase est vraie et fausse en même temps, et c'est ce qui rend le sujet passionnant.

Vraie, parce qu'un système de noms très riche existe bel et bien. Fausse, parce que ce système n'a jamais été unifié : le même dessin peut vouloir dire une chose à Abidjan et son contraire à Lagos. Voici comment ça fonctionne réellement.

Un motif sort d'usine sans nom

C'est le point de départ, et il est contre-intuitif. Une historienne de l'art qui a travaillé sur les marchés ivoiriens le formule ainsi : quand un motif quitte l'usine, il n'a aucune signification, c'est une marchandise sans identité.

Le fabricant lui donne un numéro, parfois un nom commercial. Ce nom-là n'est presque jamais celui qui s'imposera. Le vrai nom naît ailleurs, plus tard, et par d'autres.

Coupons de tissus à motifs présentés côte à côte.

Le marché nomme, les femmes valident

Le nom se forge sur les étals, entre grossistes, commerçantes et clientes. Il circule de bouche à oreille, et il est soumis à l'acceptation ou au rejet des femmes, qui sont les principales acheteuses. Un motif peut porter plusieurs noms successifs avant qu'un seul ne prenne, et beaucoup n'en gardent aucun.

Cette pratique n'est pas née avec le wax. Les tisserands et teinturiers de la région nommaient déjà leurs motifs bien avant l'arrivée du tissu industriel. Le wax a hérité d'un usage existant, il ne l'a pas inventé.

Les grandes commerçantes de Lomé jouaient un rôle précis dans ce processus : elles connaissaient le goût de leur clientèle et influençaient à la fois le choix des dessins et leur nom. L'une d'elles a même donné le sien à un motif dont elle avait l'exclusivité. Le tissu venait d'Europe, l'identité venait d'ici.

Pourquoi il n'existe aucun dictionnaire universel

C'est l'information la plus importante de cet article, et celle que la plupart des listes trouvables en ligne ignorent.

Un exemple documenté suffit à le montrer. Un motif de cheval bondissant signifie la rivalité entre coépouses en Côte d'Ivoire, et l'unité familiale chez les femmes igbo au Nigeria. Le même dessin, deux sens presque opposés, à quelques centaines de kilomètres. De même, un motif d'œil est appelé « les yeux » au Nigeria et « l'œil de bœuf » en Côte d'Ivoire.

Le fabricant néerlandais le reconnaît lui-même : selon la communauté et l'époque, un même dessin peut acquérir une nouvelle identité et une histoire propre.

Conclusion pratique : toute liste de significations publiée sans préciser le pays et l'époque est fausse, au moins en partie. C'est la règle que nous nous appliquons ci-dessous.

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Les motifs documentés, et leur sens

Voici une sélection de motifs dont le nom et le sens sont attestés par des sources académiques ou muséales, avec leur zone d'usage quand elle est connue.

Tu sors, je sors. Relevé en Côte d'Ivoire. Il dit la surveillance mutuelle dans le couple, et une forme de réciprocité revendiquée. C'est l'un des motifs les plus connus de toute la région.

Mari capable. Côte d'Ivoire. Notez la nuance : capable, c'est-à-dire qui a les moyens, et non « bon mari » au sens moral. Le motif était associé à un prix élevé, ce qui faisait partie du message.

Les enfants valent mieux que l'argent. Côte d'Ivoire. Il était notamment porté par des femmes qui rencontraient des difficultés à concevoir. Le pagne dit alors publiquement ce que la parole ne dit pas.

L'œil voit, la bouche ne parle pas. Côte d'Ivoire. Une mise en garde adressée à l'entourage contre le commérage.

La mort ne connaît pas d'heure. Côte d'Ivoire. Fréquemment porté aux funérailles.

L'alphabet. Créé vers 1920, il représente des cubes à lettres pour enfants et dit la valeur accordée à l'éducation. C'est l'un des plus anciens classiques encore produits.

L'hirondelle. Double sens documenté : la chance, et le caractère éphémère de la richesse, qui s'envole. Il a été porté par les hôtesses d'une grande compagnie aérienne africaine dans les années 1970, puis réinterprété avec des avions à la place des oiseaux.

Angelina. Dessiné en 1962 d'après des géométries de vêtements de cérémonie éthiopiens, c'est le motif qui deviendra celui du dashiki. Porté par des figures de la musique et du sport à la fin des années 1960, il est devenu le motif le plus chargé politiquement du répertoire, et il porte au Congo le nom d'une chanteuse sud-africaine.

Du côté ghanéen, les noms sont souvent des proverbes en langue akan. « L'argent a des ailes » dit la fugacité de la fortune. « Les belles perles ne font pas de bruit » dit que le mérite n'a pas besoin de s'annoncer. « Si tu veux parler de moi, prends un tabouret et assieds-toi » répond à la médisance par une invitation ironique.

Le pagne comme parole détournée

Regardez la liste ci-dessus : la moitié de ces motifs s'adressent à quelqu'un. À un mari, à une rivale, à une belle-famille, à des voisines.

C'est la fonction sociale la plus remarquable du pagne nommé : il permet de dire publiquement ce que la parole directe ne peut pas dire, sans nommer personne, donc sans déclencher de conflit ouvert. Le message est lisible par toutes celles qui connaissent le nom du motif, et invisible pour les autres.

C'est un système de communication complet, porté par des femmes, dans des sociétés où la parole publique leur était souvent mesurée. Il mérite mieux que la formule « chaque motif a une signification ».

Le deuil, le mariage et l'aso ebi

Deux moments codifient le vêtement plus que tous les autres.

Le deuil. Dans l'aire akan du Ghana, des étoffes spécifiques, teintes et estampées à la main, sont réservées aux funérailles. Le choix dépend de la nature de la mort, de l'âge et du statut du défunt comme de la personne endeuillée. Attention à ne pas confondre : ce sont des textiles artisanaux, distincts du wax industriel, et les deux coexistent aux mêmes funérailles.

L'aso ebi. Littéralement « le tissu de la famille », en yoruba. C'est le tissu commun choisi par les organisateurs d'un mariage ou de funérailles, et porté par un groupe entier. Il permet d'identifier d'un coup d'œil qui appartient au cercle proche.

Sur son origine, deux thèses coexistent chez les historiens : une apparition dans les années 1920, portée par le boom économique de l'après-guerre, ou une filiation plus ancienne avec les classes d'âge yoruba qui portaient déjà des uniformes. Nous ne trancherons pas.

Un point que les articles de mode passent généralement sous silence, alors que la recherche l'a bien documenté : l'aso ebi est aussi un marqueur d'aisance et une dépense contrainte. Les qualités de tissu se différencient entre celles qui peuvent suivre et celles qui ne peuvent pas, et des mécanismes d'exclusion existent. C'est une belle image de solidarité, et c'est aussi une pression sociale. Les deux sont vrais.

Groupe de femmes en tenues traditionnelles assorties lors d'une fête.

Ce dont il faut se méfier

En préparant cet article, nous avons cherché à sourcer une quinzaine de noms de motifs qui circulent en français. Plusieurs sont introuvables dans la littérature. D'autres circulent sous une forme déformée, et le glissement change le sens : « bon mari » pour « mari capable » transforme une question d'argent en question de vertu.

Le cas le plus intéressant est celui de « l'œil de ma rivale », le motif le plus cité en France et l'un des plus mal documentés. Deux significations incompatibles circulent : un avertissement adressé à une rivale, ou une demande adressée au mari. Nous n'avons pas trouvé de source académique accessible permettant de trancher, donc nous ne tranchons pas.

Un repère simple pour vous : méfiez-vous des listes très longues, très affirmatives et sans aucune indication de pays. Elles se recopient les unes les autres. Une source qui précise « relevé dans tel pays, à telle époque » et qui admet ses limites vaut infiniment mieux.

Questions fréquentes

Comment connaître le nom du motif que j'ai acheté ?

Demandez à la vendeuse au moment de l'achat, c'est la source la plus fiable et la plus vivante. Notez aussi le numéro de dessin imprimé sur la lisière : il identifie le motif de façon certaine chez le fabricant, là où le nom populaire varie d'un marché à l'autre.

Peut-on porter un motif sans en connaître le sens ?

Bien sûr, et c'est le cas de l'immense majorité des porteuses, y compris en Afrique de l'Ouest. Les noms circulent dans certains cercles et pas dans d'autres. Le seul cas où il vaut mieux se renseigner, c'est un contexte codifié : un deuil, ou un événement familial avec un tissu commun imposé.

Les fabricants créent-ils encore des motifs à message ?

Ils créent des dessins, et certains sont conçus autour d'un thème ou d'un événement. Mais le message, au sens fort, ne se décide toujours pas en usine : il apparaît si le marché s'empare du dessin et lui donne un nom qui prend. Ce mécanisme n'a pas changé depuis plus d'un siècle.

Pour l'histoire complète de ce tissu, lisez l'itinéraire du wax de Java au Ghana.

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